Pèlerinage de Benoît XVI en Terre Sainte 1 : Contexte

by Armagilus on 12 mai 2009

Benoît XVI

Voici donc le premier billet au sujet du pèlerinage du Pape en Terre Sainte. Le Saint-Père est arrivé à Amman (Jordanie) le vendredi 8 mai. Il quittera Jérusalem vendredi prochain, 15 mai. Pour ceux qui n’ont pas le temps de suivre, je propose un petit résumé qui servira de support pour le dîner des étudiants, dimanche prochain. Il y a tellement de discours riches et denses, qu’il faudra au mois trois articles. Une introduction aujourd’hui, le résumé de ce qu’il s’est passé en Jordanie, demain ou après-demain, puis de ce qui s’est passé en Israël.

Je mettrai surtout des extraits des discours du Pape, des passages un petit peu plus longs que les « petites phrases » qui sont citées partout. Mais il faut d’abord rappeler le contexte.

Un voyage risqué

Le Pape arrive dans une région où règne une grande violence, un des « points chauds » de la planète. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il est attendu au tournant par les extrémistes musulmans et juifs et, pour de tout autres raisons, par les médias occidentaux « bien pensants ». Bref, le voyage se passe bien pour l’instant, le Pape n’hésite pas à dire tout ce qui lui semble important, mais un incident ou une incompréhension ferait plaisir à beaucoup de monde en raison du contexte local et du contexte médiatique. Si vous voulez avoir une idée de l’ambiance…

Contexte local

Je ne vais pas vous faire un cours sur le sujet, je n’ai pas le temps et ce n’est pas mon métier. Juste une liste, pour mémoire, de quelques questions chaudes. J’ai essayé de vérifier ce que je raconte, mais si je fais des erreurs ou des omissions, n’hésitez pas à les signaler…

  • Le conflit israélo-palestinien, évidemment. Le 30 décembre 1993, le Saint-Siège et l’État d’Israël ont signé un accord et instauré des relations diplomatiques. C’est un des grands fruits du Pontificat de Jean-Paul II. Par ailleurs, le Saint-Siège souhaite l’existence d’un état palestinien viable. Position juste et équilibrée, la seule raisonnable au fond, mais qui ne fait complètement plaisir à personne. Les négociations entre le Saint-Siège et l’Etat d’Israël restent lentes et compliquées ; il y a encore eu un marathon (ou un sprint) de négociations sur les questions chaudes juste avant la visite du Pape.
  • Le statut de Jérusalem. Israéliens comme palestiniens revendiquent la ville comme capitale. Le Saint-Siège demande un statut international, ce qui ne fait pas plaisir à grand monde.
  • La question des chrétiens de Terre Sainte. Ils sont une petite minorité, il semble difficile (ou inopportun) d’en connaître le nombre précis. Ils vivent dans une situation très précaire, certains quittent le pays. Familles séparées, déplacements difficiles ou impossibles, questions sur le statut des lieux de culte. Les négociations sur ces sujet semblent laborieuses.

Contexte médiatique

  • Discours de Ratisbonne : un discours très remarquable donné par le Pape le 12 septembre 2006, devant des représentants du monde de la science, à la célèbre université de Ratisbonne, en Bavière. En sortant de son contexte une phrase d’une citation, on a créé une polémique avec le monde musulman, tout à fait artificielle et étrangère au propos du Pape. Finalement, cela a été l’occasion de vivifier et d’approfondir le dialogue avec les représentants du monde musulman. Mais comme tout vieux tuyau crevé, cette affaire peut toujours être utilisée à des fins rhétoriques par les uns ou les autres.
  • L’affaire Williamson, je n’ai pas besoin de la rappeler, elle est toute récente. Le Pape a clarifié l’affaire dans sa très belle lettre aux évêques de l’Église catholique. Si vous avez eu la flemme de la lire jusqu’ici, je vous en conseille vraiment la lecture. Il est rare qu’un Pape parle si personnellement. Là encore, cela a finalement permis d’approfondir le dialogue et d’affermir la confiance avec les autorités juives. Mais, encore une fois, à des fins rhétoriques, on peut tout utiliser.
  • La question de la canonisation de Pie XII. Pour l’instant, le Pape a décidé d’attendre, même si le procès médiatique fait à Pie XII semble assez douteux.
  • L’attitude de Benoît XVI pendant la guerre. On nous rappelle aujourd’hui que, contrairement à ce qui se dit partout, le Pape n’a pas appartenu aux jeunesses hitlériennes. /Correction du 13 mai 2009 : attention : version contestée ici, avec une certaine crédibilité, par le journaliste allemand Peter Seewald, qui a interrogé le Cardinal Ratzinger pour son livre Le Sel de la terre. Le P. Lombardi s’est-il emmêlé les pinceaux oui y a-t-il une ambiguïté sur la nature de l’unité dans laquelle le jeune Joseph Ratzinger a été enrôlé ? Quoi qu’il en soit, ça ne modifie pas le fond des choses, au contraire, Peter Seewald précise : « Ce qui est très important de dire, car l’on voit fleurir partout des contre-vérités du genre “Ratzinger est un ancien nazi”, c’est qu’il n’en a jamais été membre de son plein gré. Il y a été forcé, alors qu’il s’y refusait. Il faut absolument replacer cet épisode biographique dans son contexte historique : quand une famille mettait ses enfants aux Jeunesses hitlériennes, elle recevait une somme d’argent pour payer l’école. Les parents de Joseph Ratzinger étaient pauvres, mais ils ont assumé de ne pas envoyer leurs enfants aux Jeunesses hitlériennes. Les Ratzinger avaient une position très antinationale : le père, qui était policier, a abandonné son travail avant l’heure pour en marquer son opposition au régime d’Hitler. Puis une loi est passée, qui a rendu les Jeunesses hitlériennes obligatoires : les Ratzinger n’ont plus eu la possibilité de dire non. Mais il faut réaffirmer que le pape n’a jamais été volontaire. »/ Il a été enrôlé de force dans une unité de défense aérienne à l’âge de 16 ans, il a même fini par déserter. Quant à lui prêter des sympathies ou des nostalgies, il faut vraiment ne rien connaître et ne rien avoir lu de lui pour penser des choses pareilles.
  • Il y a finalement la question de son origine allemande, dernier argument lorsque tous les autres sont tombés. C’est un argument basiquement xénophobe, qui, de nos jours,  en France, pourrait à la limite conduire son auteur devant un tribunal. Mais au sujet du Pape, aux yeux de certains, c’est permis…

Voilà donc quelques sujets explosifs qui ne vont pas paralyser le Pape, mais qui rendent son voyage compliqué et risqué. Reste à voir le plus important, le but de ce voyage, l’intention du Pape.

Le Pape pèlerin

Dans l’avion qui le conduit à Amman, comme toujours, le Pape répond aux questions de la presse. Voici quelques extraits.

Lorsqu’on demande au Pape s’il pense pouvoir contribuer au processus de paix :

(…) Concernant la question, je cherche certainement à contribuer à la paix non en tant qu’individu mais au nom de l’Église catholique, du Saint-Siège. Nous ne sommes pas un pouvoir politique, mais une force spirituelle et cette force spirituelle est une réalité qui peut contribuer aux progrès du processus de paix.

Je vois trois niveaux.

Le premier : comme croyants, nous sommes convaincus que la prière est une vraie force : elle ouvre le monde à Dieu. Nous sommes convaincus que Dieu écoute et qu’il peut agir dans l’histoire. Je pense que si des millions de personnes, de croyants, prient, c’est réellement une force qui influence et qui peut contribuer à faire progresser la paix.

Le deuxième niveau : nous cherchons à aider à la formation des consciences. La conscience est la capacité de l’homme à percevoir la vérité, mais cette capacité est souvent entravée par des intérêts particuliers. Et libérer de ces intérêts, ouvrir le plus possible à la vérité, aux vraies valeurs est un grand engagement : c’est une tâche de l’Église d’aider à connaître les vrais critères, les vraies valeurs, et à nous libérer des intérêts particuliers.

Et ainsi – le troisième niveau – nous nous adressons également – c’est ainsi ! – à la raison : justement parce que nous ne sommes pas une partie politique, nous pouvons peut-être plus facilement, aussi à la lumière de la foi, discerner les vrais critères, aider à comprendre ce qui contribue à la paix et parler à la raison, appuyer les positions réellement raisonnables. Et cela nous l’avons déjà fait et nous voulons le faire aussi maintenant et à l’avenir.

Bien sûr, c’est moi qui mets en forme et qui souligne, le Pape me pardonnera sans doute cette audace. Nous avons en quelques lignes un enseignement très riche sur l’Église : nous ne sommes pas un pouvoir politique, mais une force spirituelle. « Mon royaume n’est pas de ce monde », dit Jésus à Pilate. L’Église ne va donc pas se mettre à faire de la politique à la manière du monde. Mais si nous ne sommes pas du monde, nous sommes (encore) dans le monde. Le Pape ne va donc pas arriver en Terre sainte en feignant d’ignorer les questions humaines et politiques. Il aura donc des choses à dire et à faire, mais d’une manière qui est propre à l’Église, qui est originale, et qui a souvent démontré une efficacité bien réelle.

1/ La prière: le Pape ne désigne pas cela en premier pour faire pieu. C’est bien la foi et l’expérience de l’Église, de tous les saints, que la prière est efficace. Si nous en doutons, c’est que nous n’avons pas le courage ou la foi nécessaires pour en faire l’expérience. Staline se croyait fort et demandait : « Le Pape, combien de canons ? » Hé bien, mon petit père, ton empire s’est effondré alors que le Pape est toujours là avec ses gardes suisses…

2/ Formation des consciences : la politique, quoi que disent les cyniques, a quelque chose à voir avec le goût du réel, de la vérité et du bien. La seule poursuite des intérêts particuliers, donc immédiats, conduit à l’aveuglement de la conscience, la perte du sens du réel et à une politique à courte vue… C’est comme cela que les plus grandes puissances finissent un jour ou l’autre par décliner ou disparaître, ligotées dans leurs propres contradictions.

3/ S’adresser à la raison : Auguste Comte va se retourner dans sa tombe, mais on se demande parfois si l’Église catholique n’est pas l’un des derniers et des plus éloquents avocats de la raison. En Occident au moins, l’émotion saupoudrée de quelques bons sentiments semble souvent tenir lieu de pensée. Or nous sommes capables de penser, de réfléchir, de nous demander, par exemple, quels sont les moyens concrets de parvenir à la paix au Proche-Orient.

Lorsqu’on pose la question au Pape du dialogue avec le judaïsme et l’Islam :

Il existe bien sûr aussi un message commun et nous aurons l’occasion de le souligner.

Malgré la diversité de nos origines, nous avons des racines communes car, comme je l’ai déjà dit, le christianisme commence avec l’Ancien Testament et l’Écriture du Nouveau Testament, sans l’Ancien n’aurait pas eu lieu, car le Nouveau Testament se rapporte sans cesse à l’ « Écriture », c’est-à-dire à l’Ancien Testament.

De même, l’Islam est né dans un milieu où se trouvaient aussi bien le judaïsme que les différentes branches du christianisme : le judéo-christianisme, le christianisme-antiochien, le christianisme byzantin. Toutes ces circonstances se reflètent dans la tradition coranique, c’est pourquoi nous avons un grand nombre de choses en commun depuis les origines et aussi dans la foi en l’unique Dieu.

Par conséquent, il est important d’avoir, d’une part, un dialogue bilatéral – avec les juifs et avec les musulmans – et de l’autre, un dialogue trilatéral. J’ai moi-même été le cofondateur d’une fondation pour le dialogue entre les trois religions, dans laquelle des personnalités comme le Métropolite Damaskinos et le Grand Rabbin de France René Samuel Sirat, etc., œuvrons ensemble et cette fondation a même publié une édition des livres des trois religions : le Coran, le Nouveau Testament et l’Ancien Testament. Le dialogue trilatéral doit donc continuer. Il est très important pour la paix et aussi – disons – pour que chacun vive bien sa propre religion.

Pour un Pape obscurantiste qui veut renier le Concile Vatican II, ce n’est quand même pas mal…

Plus sérieusement, nous voyons ici abordée la question de la relation historique entre les trois religions (ne pas dire : du livre… le christianisme et même le judaïsme ne sont pas des religions du livre…). Il y a entre le judaïsme et le christianisme une filiation historique et théologique. Le christianisme commence dans l’Ancien Testament et l’on ne peut être chrétien sans vivre pour ainsi dire charnellement cette filiation. C’est pourquoi le fameux « antijudaïsme » chrétien est intrinsèquement contradictoire. Léon Bloy l’a dit dans son style, et Pie XI (1937), d’une manière lapidaire et définitive : « Spirituellement, nous sommes des Sémites ».

Un chrétien ne peut pas se reconnaître une même continuité organique avec l’Islam. Mais il est vrai que l’Islam est très profondément marqué par le contexte juif et chrétien de son origine. Cela veut dire qu’il y a des choses communes et donc un dialogue possible, en raison. Sur certaines questions, juifs chrétiens et musulmans peuvent parler d’une seule voix.

Enfin, cette affirmation qu’un dialogue entre les trois religions est une bonne chose. Dialoguer ne veut pas dire chercher à être d’accord sur tout, mettre la vérité aux enchères, ni être dupe. Mais cela signifie être en relation, reconnaître l’existence de l’autre, être capable d’échanger sur des choses communes. Dans cette région du monde, on voit mal comment arriver à des solutions politiques raisonnables sans un tel échange. Il s’agit aussi de savoir qui l’on est et donc, comme dit le Pape, « de bien vivre sa religion ».

Enfin, au sujet, des chrétiens de Terre sainte :

Nous voulons surtout encourager les chrétiens en Terre Sainte et dans tout le Moyen-Orient à rester, à apporter leur contribution dans leurs pays d’origine : ils représentent une composante importante de la culture et de la vie de ces régions.

Concrètement, l’Église, outre les encouragements et la prière commune, a surtout des écoles et des hôpitaux. Il s’agit en ce sens d’une présence dans des réalités très concrètes. Nos écoles forment une génération qui aura la possibilité d’être présente dans la vie d’aujourd’hui, dans la vie publique. Nous sommes en train de créer une Université catholique en Jordanie : il me semble que c’est là une grande perspective, là des jeunes – qu’ils soient musulmans ou chrétiens – se rencontrent, apprennent ensemble; là se forme une élite chrétienne qui se prépare à travailler pour la paix. D’une manière générale, le passage dans nos écoles est un temps décisif pour ouvrir un avenir aux chrétiens, et les hôpitaux mettent en évidence notre présence.

Enfin, il y a de nombreuses associations chrétiennes qui soutiennent les chrétiens de diverses manières et par des aides concrètes les encouragent à rester. Ainsi, j’espère vraiment que les chrétiens pourront trouver le courage, l’humilité et la patience pour rester dans ces pays, et offrir leur contribution à l’avenir de ces pays.

Nous savons que les chrétiens de Terre Sainte vivent dans des conditions très difficiles. Pourtant, le Pape tient à leur présence, ils y sont aussi chez eux et ils contribuent au bien de cette région, à l’éducation, à la santé, et surtout à la paix.

Il leur faut du courage pour rester. Cela veut dire aussi que les chrétiens qui vivent dans des situations moins difficiles ont le devoir de les soutenir concrètement, souvent matériellement. C’est une expression de l’universalité de l’Église, nous sommes autant frères d’un chrétien qui vit au bout du monde que de celui qui est notre voisin de palier.

Voilà, c’est tout pour aujourd’hui. Si j’ai le temps demain, après-demain sinon, je ferai un petit résumé de l’étape jordanienne. Ce Pape dit trop de choses intéressantes, il va nous épuiser…

Partager sur:
  • del.icio.us
  • Facebook
  • Twitter
  • Google Bookmarks
  • email
  • Print

Autres articles :

  1. Pèlerinage de Benoît XVI en Terre Sainte 2 : en Jordanie Textes du Pape Benoît XVI en Jordanie: la prière pour...
  2. Pèlerinage de Benoît XVI en Terre Sainte 3: Israël et les Territoires palestiniens Voici quelques passages essentiels des discours du Pape en Israël...
  3. Le Pape en Terre Sainte : un voyage historique Images et paroles du Pape en Terre Sainte. Commentaire audio...
  4. L’image du jour : salam, shalom, peace, dona nobis pacem Voyage du Pape en Terre Sainte : rencontre interreligieuse à Nazareth....
  5. pope2you.net : le Pape 2.0 Notre Pape arrive en force sur Facebook, Youtube et iPhone...

Leave a Comment

Previous post:

Next post: